Pensées encrées – 2015

L’échappatoire des formes

 

Mon outil se pose sur le support papier, saisit par une pulsion frénétique. Le fond de ma pensée. C’est l’image d’un lieu qu’il me faut à tout prix retrouver. L’instant est fort, je dois le signer. Le dessiner. Garder en mémoire cette chose qui…

Soudain!

Elle se transforme.
Mon dessin trahit ma pensée,
Une autre histoire apparaît.
Échappant à la première.
La seconde se déroule, se prolonge, s’invente.
Mon outil se glisse aveuglement dans la roche.
Saisit par l’éclatement d’une pierre, le fond d’une cavité. C’est l’image d’un lieu où les personnages se retrouvent. L’instant est or, je me dois de l’admirer.
Le vivre.
Garder en mémoire ce moment qui…

Soudain!

Il se libère.
Mon dessin accompagne ma pensée,
Une autre histoire s’invente.
Échappant à la première puis à la seconde.

 

 

 

 

Il y a deux vies pour moi

 Une. Celle de tous les jours. Je me lève, je prends mon café, je me brosse les dents en me demandant ce que je vais faire de ma vie. Le reste des activités se succèdent avec plus ou moins de nonchalance, de sens ou d’intensité. Cette vie est la plus vraie, dans ses qualités comme ses contraintes. Je sens parfois des épices ou le fruit défendu, au hasard de mes déambulations ou de mes baignades dans les infinis détails architecturaux de la ville. Parfois au contraire, je dois aller chez le dentiste… Ou bien j’entends les coups des Klaxons, les clochards se hurler dessus devant les amoureux qui se bécotent sur les bancs publics.
L’autre. Occasionnelle, elle me permet d’échapper au vacarme. Cette vie prend forme dans le regard que je porte sur mes dessins. C’est un monde inventé, figé, rêvé. Un homme géant dans le désert rencontre un nain farouche et lui offre une rose. Ce monde est trompeur car l’encre sur le papier ne parle pas, ne fait pas de bruit. Pourtant ces dessins m’offrent une issue, me permettent d’échapper à la vraie vie que je ne saisis pas toujours. Dans ce monde l’architecture est très simple, un bâtiment ou deux suspendus, en apesanteur. Pour le décor, le bitume, de l’eau, une ligne d’horizon, le ciel et le tour est joué. Cela me suffit à rêver.
Appliquer de l’encre sur la surface d’une feuille, une mine sur du carton, creuser dans la terre, marcher sur le sable, passer le doigter dans la cendre, la langue sur la peau d’un cou. Mon corps tente de faire circuler le monde, de cartographier un imaginaire, de partir à la recherche d’un trésor dont moi seul détiens la clé.
Je ne cherche pas à ce que mon dessin soit propre, à ce que mes décors soient complets, dépoussiérés du fourmillement contingent, de l’aléatoire vivifiant. J’aime faire circuler des défauts afin de déposer ma poussière sur la réalité.
Une armée les soldats tentent laborieusement de créer des lignes parfaites par des mouvements synchrones. L’un d’entre eux est sorti des rangs et me raconte son désespoir au fond d’un rade paumé. En bon déserteur, aviné et un peu perdu, il est comme mon trait. Tous deux se posent des questions, font un pas de côté, créent des ratures et salissent la forme lisse et totalitaire. Mon trait voudrait rendre compte des contradictions et des questions sans réponse, cette intimité existentielle éclate parfois dans des situations quotidiennes, les choses sérieuses se disent.
Il m’arrive souvent de représenter mes rêves pas des schémas graphiques. Le dessin me sert à réaliser des fantasmes, dans les villes, les quartiers, les bâtiments, les objets… Mes propres êtres, ces êtres inventés qui parcourent chaque jour mon monde et parlent pour moi ou avec moi.
Ma pratique interroge aujourd’hui la création d’inventions spéciales, j’invente mon propre univers. J’ai conscience à présent que le dessin n’est plus seulement un refuge ou je me cache derrière mes personnages mais aussi une matière à création d’idées.
Le dessin prolonge mes rêves. Je peux m’y exprimer sereinement. Dénoncer le mal et tenter de ramener de la paix, de la douceur. Je créé de nouvelles dynamiques, je raconte ce qui bouleverse mon âme, je mets des traits sur mes angoisses, j’exprime ce qui ne va pas. Sur mes carnets, les gens de toutes les cultures cohabitent. Les vieux comme les jeunes, leurs mouvements, leurs vêtements, leurs codes. Je veux faire exister sur la feuille ma génération, et la représenter pour les générations à venir. L’enfant que j’étais cherchait à créer des monstres pour trouver des visages à ses angoisses. Aujourd’hui je cherche à faire vivre mes angoisses.

 

 

 

Cri sans conséquences

 Ce n’est pas tout de dessiner, encore faut-il savoir raconter, c’est un art!
Quels matériaux emprunter, dans quel espace travailler ? c’est important de savoir où travailler.
Seul c’est impossible d’être épanoui, être seul, la solitude, travailler seul, penser seul, manger seul.
Seulement un beau jour, une petite fleur vient foutre la java dans notre vie…

 

 

Grotte crayonnée

 Quand l’encre se pose sur la feuille, il faut être sûr de soi. La plume s’abat violemment sur la terre blanche. Elle peint un fleuve silencieux, elle peint sur le corps nu d’une amazone, elle peint son regard dans le nôtre, la trajectoire de sa barque flottant sur la mer ombrageuse.
Parfois maigre, parfois large, une masse se crée, une forme1 débutera alors la composition du dessin.
Dans mes formes des évènements fantôme2 viennent faire acte de leur présence. Plusieurs volumes se chargent d’inventer l’espace. Les choses que je crée au hasard me permettront avec mes outils3 de creuser à l’intérieur. Une fois ces formes volumineuses disposées, posées dans l’espace imaginé, je crée des parallèles4 qui me permettront d’évoquer une construction globuleuse5. Doucement mon sujet prend forme. Mes grilles se métamorphosent en montagnes, creux, épaisseurs chargées de plomb. J’accentue les zones en croisant des lignes parallèles, ces lignes me permettront d’obtenir des zones plus foncées que d’autres. La lumière intervient. Je la façonne, l’enferme, la laisse s’échapper à mon gré.
Le blanc de la feuille n’est pas une lumière.
La lumière sur la feuille s’invente, elle n’existe pas. J’ajoute des traits par milliers. Ils viennent tisser ma feuille, s’entremêlent, s’épousent, s’embrassent. J’accentue violemment mes traits par endroits afin de créer des formes solides, dures, comparables à l’éclat de la pierre, au bois fissuré. Une tension entre formes légères et dures, douces et violentes. Je crée des paysages sauvages6 qui tentent de faire s’évader le regardeur dans un pays lointain où la haine et la violence ne sont pas de mise, où l’on respire. Le monde du dessin n’existe pas. Le vrai monde intervient subitement. Je dois affronter les deux. Dualité. L’univers que je façonne m’emmène dans une réalité vivante, palpable. La sensation d’un vrai monde. Refuge.
Où se situe le vrai monde? Est-ce la réalité ou bien mon imaginaire dessiné? Je crée un monde ou mes dessins prennent des formes réèlles, volumineuses. Un endroit palpable réinterprétant ma vision du réel. Déguiser le réel, illusionner, mon imaginaire peut vivre en dehors de ma tête.
Lexique
1 Formes Tâches hasardeuses, colorées vivement. Elles évoquent le signalement représentatif des choses qui nous entourent; un ensemble de lignes, et de traits croisés, similaires à des monts, des sommets. Ces formes solides sont comme des vaisseaux, des périphéries créant des tissus cousus et autonomes, dans un ensemble de chromosomes génomiques.
2 Evénements fantôme Formes aléatoires circulant de manière impromptue sur la feuille, elles imitent la figure humaine. Elles ont aussi l’apparence de roches lisses, on les retrouve dans le travail d’Alexis Beauclair.
3 Outils Peu importe la matière employée, les outils sont les procédés qui fabriquent les désirs de création.
4 Parallèles Je m’inspire des sensations suscitées par les gravures de Dürer ou de Cranach. Elles épousent les formes en parcourant leur pourtour, ce sont mes parallèles qui les révèlent.
5 Construction globuleuse Une autre manière de désigner les formes. Représentation de l’émerveillement des premières sources vivantes, molécules, atomes, cellules. Des cellules naturelles s’entremêlent, s’entrechoquent afin d’aboutir à une poche cellulaire visuellement proche des premières sources vivantes.
6 Paysages sauvages Des lieux désertiques ou mes personnages se perdent à travers les falaises coupantes…

 

Le grand bordel

 Le gribouillage pur dans son geste désinvolte, aux figures franches est l’essence même du monde alentour dans sa totalité. Saisit par la force de l’émerveillement tour à tour enfoui dans une figuration qui perd tout son sens direct en suivant des trajectoires commanditées par les directions vieilles de cultures désuées. La figuration ensuite n’est plus qu’une multitude de formes conscientes transformées en masse. Le dessin est une composante infime de l’espace où l’artiste disparaît.

 

 

 

 

Libération encrée

 Je dessine un peu partout. Ca me prend comme une envie de pisser.
Déjà petit je dessinais tout le temps. Ce que j’appréciais alors, c’était le processus de fabrication. J’étais un enfant nerveux et déchaîné, il me suffisait d’un peu de plomb dans les mains, une feuille, et j’élaborais mon dessin. Celui-ci n’impliquait aucune démarche particulière, juste le besoin d’être présent à moi-même. Nul besoin d’élaborer un quelconque procédé complexe afin d’obtenir un résultat. Un rond, deux points, un trait à l’horizontale et deux demis cercles, le tour était joué. Je dessinais un visage, ainsi fait, je passais au suivant. Le processus pouvait durer plusieurs heures. Le monde extérieur était mon pire ennemi, je ne le comprenais tout simplement pas. J’inventais un monde d’amis qui m’écoutaient, avec qui je pouvais m’entretenir pendant des heures, sans être jugé. J’ai continué à nourrir cet univers passionnant que je fleuris chaque jour. Les courbes, les points se sont complexifiées, multipliées. Ces formes me permettent de créer aujourd’hui mes idées.
Une pulsion forte s’empare de moi, j’ai besoin d’un crayon. Bien taillé au cutter. Je scrute autour de moi le mouvement de la foule et j’essaie de capter cet instant afin de le cristalliser. Je ne cherche pas à représenter des architectures existantes, ça m’emmerde, ça ne me passionne pas de jouer à l’architecte.
L’installation dans mon atelier est terminée. Le lieu est plus vivable. Au dessus de ma tête, j’ai scotché de ma documentation d’ idées. Dans le recoin, des petites étagères triangulaires, irrégulières, mes «intimités» sont posées. Plus précisément, c’est le règne des gribouillages hasardeux, provenant de ma gestuelle brutale. On y trouve aussi une certaine douceur, sur les murs, des motifs se forment, des traits, des cercles fous. Un dessin se meut sur les murs, il me parle. Il me parle de la saleté du mur en marche. Dans les interstices de la peinture craquelée. Il n’y a pas que dans mon atelier que j’opère. Partout, en soirée, dans la rue quand je marche, dans les bars, les transports. Comme une envie de pisser je vous dis. Je me suis souvent demandé si mes dessins avaient une âme, s’ils avaient un cœur tout comme moi. Un cœur qui leur permet de respirer, de pleurer ou de sourire. S’ils ressentaient un désir tellement fort que leurs mains tremblaient. Un croquis de femme, une plante sublime aux yeux amande tombée de mes doigts comme une feuille d’érable. Devant elle, est-ce que les traits d’un jeune homme se mettraient à rougir, est- ce qu’ils pourraient se tendre encore plus pour mettre son sexe en érection? Je leur parle depuis toujours, je leur parle de ma vie, de mes amours, de mes aventures et de ma conception du monde. Ils m’écoutent et me racontent ensuite leurs histoires, c’est comme ça que j’invente au fil de nos discussions mes dessins. Parce qu’on s’entend bien. Avec eux, c’est plus facile.

 

 

 

 

Un transat, un toit de l’école, la montagne

J’ai du passé deux heures à jeter des cailloux sur une cible. Allongé sur un transat, seul. Un moment le cerveau s’adapte jusqu’à viser juste. C’est une expérience agréable quand la majorité des cailloux passent à côté ou dans l’embut,  mais il est difficile d’accepter que seul une poignée de cailloux arrivent à destination. Une quantité indéchiffrable vient d’être lancée sans jamais viser juste. La trajectoire du cailloux à la cible, je la vois comme mon trait pour identifier l’existence d’un être sur la feuille, pratiquer encore et encore comme une belle rencontre. J’éprouve un certain amour face à un humain de papier. Je sais à présent que pour ce genre de rencontres qu’il faut sans cesse se battre.